Charles Cottet en Espagn: le peintre de la Bretagne qui découvrit les paysages de Castille

Encouragé par son ami Ignacio Zuloaga, Charles Cottet parcourut Ségovie, Ávila, Tolède et Burgos, où il découvrit une Espagne intérieure, austère et profondément marquée par les pierres anciennes, les terres rudes et la mémoire populaire.

Charles Cottet, Triptyque des adieux : Au pays de la mer : Ceux qui s’en vont - Le repas d’adieu - Celles qui restent, 1909. | Colección Zuloaga.

Encouragé par son ami Ignacio Zuloaga, Charles Cottet parcourut Ségovie, Ávila, Tolède et Burgos, où il découvrit une Espagne intérieure, austère et profondément marquée par les pierres anciennes, les terres rudes et la mémoire populaire.

Charles Cottet est resté dans l’histoire de l’art comme l’un des grands peintres de la Bretagne. Ses marins, ses femmes en deuil, ses scènes de départ et ses paysages sombres ont fait de lui un artiste profondément lié à la mer et aux traditions populaires. Pourtant, son regard ne s’est pas arrêté aux côtes bretonnes. Attiré par l’Espagne, ses villes anciennes et ses paysages austères, Cottet retrouva en Castille une gravité profonde, proche de celle qu’il avait tant aimée en Bretagne.

Cottet, un peintre entre Paris et la Bretagne

Né au Puy-en-Velay en 1863, formé à Paris et profondément marqué par la Bretagne, Charles Cottet appartient à cette génération d’artistes qui, à la fin du XIXe siècle, cherchèrent une peinture plus grave, plus humaine, plus enracinée. Associé à la Bande noire, aux côtés de peintres comme Lucien Simon, Edmond Aman-Jean, André Dauchez ou René Ménard, il se distingue par une palette sombre, des compositions denses et une attention particulière portée aux vies humbles. Sa peinture s’éloigne de la légèreté lumineuse de l’impressionnisme. Chez lui, la couleur n’est jamais seulement décorative: elle sert à donner du poids aux êtres, aux gestes et aux lieux.

Charles Cottet, Rayon du soir à Camaret. | Colección Zuloaga
Charles Cottet, Rayon du soir à Camaret. | Colección Zuloaga

C’est en Bretagne que Cottet trouve son grand sujet. Il y séjourne à de nombreuses reprises entre 1885 et 1913, notamment à Camaret, Ouessant et Sein, qui deviennent des lieux essentiels de son œuvre. Mais son regard ne relève pas du folklore. Là où d’autres artistes s’intéressent au costume, à la scène pittoresque ou à la couleur locale, Cottet regarde la vie rude des pêcheurs, la pauvreté, la dignité, l’attente et la présence constante de la mort.

Charles Cottet, Triptyque des adieux : Au pays de la mer : Ceux qui s’en vont - Le repas d’adieu - Celles qui restent, 1909. | Colección Zuloaga.
Charles Cottet, Triptyque des adieux: Au pays de la mer: Ceux qui s’en vont - Le repas d’adieu - Celles qui restent, 1909. | Colección Zuloaga.

Il ne peint pas tant le travail de la pêche que ce qui l’entoure: les départs, les repas d’adieu, les femmes qui prient, les familles qui restent au bord de la mer. Le Triptyque des adieux, gravure conservée dans la Collection Zuloaga et inspirée du grand triptyque Au pays de la mer: Ceux qui s’en vont, Le repas d’adieu, Celles qui restent, conservé au Musée d’Orsay, résume avec force cet univers. La composition évoque la tristesse des séparations familiales sur les côtes bretonnes: ceux qui partent, le repas de l’adieu, celles qui restent. Chez Cottet, la Bretagne n’est pas un décor: elle devient le théâtre d’une humanité silencieuse et universelle.

L’Espagne vue par Cottet

L’Espagne entra dans l’œuvre de Charles Cottet par une porte essentielle: son amitié avec le peintre espagnol Ignacio Zuloaga. Les deux artistes se rapprochèrent dans le Paris de la fin du XIXe siècle, autour de la Bande noire et de la Société nouvelle de peintres et de sculpteurs. Ils partageaient un même goût pour les sujets populaires, les tonalités sombres et les mondes ruraux, loin des modes de la ville moderne.

Dans le sillage de cette amitié, Cottet se rendit en Espagne en 1904. Il y découvrit plusieurs villes de Castille: Ávila, Ségovie, Tolède et Burgos; avant de rendre visite à Zuloaga dans son atelier de Ségovie à l’automne 1905. Ce voyage ne fut pas un simple détour: il ouvrit dans son œuvre une véritable parenthèse espagnole. Au Salon de Paris de 1905, puis à l’exposition des Peintres Orientalistes, Cottet présenta une importante série de vues de Salamanque, Ségovie et Ávila, qui révélèrent une nouvelle facette de son talent.

Charles Cottet, Segovia, h. 1904-1905. | Colección Zuloaga
Charles Cottet, Segovia, h. 1904-1905. | Colección Zuloaga

Devant l’Espagne, Cottet ne cherche pas l’image brillante ou décorative des cartes postales. Son regard se pose sur les pierres, les murailles, les ponts, les silhouettes des villes anciennes et la solitude des paysages. Léonce Bénédite, grand critique d’art de l’époque, vit dans cette rencontre une révélation: l’«âpreté de la terre espagnole» aurait marqué Cottet comme un «écho méridional de la mélancolie de sa Bretagne». La Castille qu’il peint est austère, intérieure, silencieuse. Il y retrouve, sous une lumière plus ardente, une gravité proche de celle de la Bretagne. Entre l’éclat du ciel, la rudesse du sol et la majesté des monuments, l’Espagne le marqua profondément.

Quelques années plus tard, le peintre décida de revenir en Espagne. Il en rapporta de nouvelles impressions de Burgos, Cordoue, Ávila et Ségovie, parfois sous forme d’aquarelles ou de dessins d’une grande simplicité.

Charles Cottet, Vista de Ávila. | Colección Zuloaga
Charles Cottet, Vista de Ávila. | Colección Zuloaga

Ainsi, face aux villes espagnoles, Cottet garde le même regard profond que celui qu’il posait sur les pêcheurs bretons. Il ne se contente pas de représenter des monuments: il capte une atmosphère, une lumière, une mémoire. Ses vues espagnoles témoignent de son intérêt pour une Espagne intérieure, faite de villes de pierre, de traditions anciennes et de paysages chargés d’histoire.

Cottet et Zuloaga: le rural comme «âme de la patrie»

La relation entre Cottet et Zuloaga ne se limite pas à une amitié artistique. Elle permet aussi de rapprocher deux regards tournés vers des mondes populaires, anciens et menacés par la modernité. À la fin du XIXe siècle, l’industrialisation, l’exode rural et l’uniformisation des villes transforment profondément l’Europe. Face à ces changements, certains artistes cherchent dans les campagnes, les villages et les régions isolées une vérité plus enracinée.

Ignacio Zuloaga Zabaleta, Paisaje de Pancorbo, 1917. | Colección Zuloaga.
Ignacio Zuloaga Zabaleta, Paisaje de Pancorbo, 1917. | Colección Zuloaga.

Cottet trouve cette vérité en Bretagne, auprès des pêcheurs, de leurs familles, des départs en mer et des paysages rudes. Zuloaga la cherche en Castille, dans les villages, les figures populaires, les gitans, les paysans et les terres austères de l’Espagne intérieure. Tous deux dépassent le simple folklore: les pêcheurs bretons de Cottet comme les figures populaires de Zuloaga sont représentés avec dignité, comme les gardiens d’une mémoire et d’une identité profondes.

Chez Zuloaga, cette recherche rejoint les préoccupations de la Génération de 98, pour laquelle la Castille devient un territoire essentiel pour penser l’identité espagnole. Chez Cottet, la Bretagne joue un rôle plus intime et pictural: elle est le lieu d’une humanité grave, silencieuse, profondément liée à la mer. De la Bretagne à la Castille, leurs œuvres semblent alors poser une même question: où se conserve l’âme d’un pays, sinon dans ses terres les plus rudes et dans ceux qui les habitent?

SOURCES

André Cariou, « Le peintre Charles Cottet et la Bretagne », Annales de Bretagne, tome 80, nº 3-4, 1973, p. 649-665.

Léonce Bénédite, préface du catalogue Exposition Charles Cottet, Galeries Georges Petit, Paris, 14 juin-13 juillet 1911, Paris, Imprimerie Georges Petit, 1911.

Dena Crosson, Ignacio Zuloaga and the Problem of Spain, thèse de doctorat, University of Maryland, 2009.

Rapports du jury international. Exposition universelle internationale de 1900 à Paris. Tome premier, Paris, Imprimerie nationale, 1904.

Documentation interne de la Collection Zuloaga sur les œuvres de Charles Cottet conservées dans la collection.

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